2014/02/10

La conjecture de Valéry, de Paul à Paul

Dans sa lettre célèbre La Crise de L'Esprit, Paul Valéry est loin d’être le premier à parler de l’idée d’Europe.
Mais il est le premier à notre connaissance à parler de l’Esprit européen d’une part, et d’autre part de la « physique intellectuelle et sociale » qui pourrait décrire l’évolution de cet Esprit. Il tire de cette intuition physique une très étonnante prédiction pour l’époque, qui pourrait se généraliser sous la forme d’une conjecture (1):
« Je prétendais que l’inégalité si longtemps observée au bénéfice de l’Europe devait par ses propres effets se changer progressivement en inégalité de sens contraire. C’est là ce que je désignais sous le nom ambitieux de théorème fondamental. »
Ce décalage du centre de gravité, historiquement vers l’Ouest puis désormais vers l’Est s’observe bel et bien dans la part respective du PIB mondial.


Valéry veut poser par ce moyen la question encore plus fondamentale du devenir de l’Europe. Il la pose au sortir de la Grande Guerre, et il offre à la réflexion deux facettes :
La première sur la difficulté de créer la paix, et sur le développement d’une nouvelle philosophie européenne engendrée après Hegel et Marx fait l’objet de la première lettre.
La deuxième concerne le repositionnement de l’Europe vis-à-vis de la Grande Asie, face à l’inéluctable retour de balancier de ce que l’on appelle aujourd’hui en géopolitique la puissance, mais – insistons bien sur ce point – que Valéry argumente comme étant la résultante du développement de l’Esprit des peuples.
Valéry avait doublement raison : d’abord par la deuxième Guerre Mondiale et par les conflits « froids » ou régionaux jusqu’à nos jours qui ne sont que des conséquences de mauvaises conditions de paix et d’affrontement direct de mouvements issus d’idéologies post-Hégéliennes, post-Marxistes et post-Kantiennes (Heidegger, Trotsky, Weishaupt, Gentile…). Cette primauté de la lutte a conduit à un siècle de ralentissement intellectuel, accaparé par la dimension marchande et les effondrements humains. Mais il n’a pas réussi à inverser la progression éveillée de l’Esprit à l‘Est, tout au mieux à gagner quelques années.
La crise de l’Esprit européen est toujours une question d’actualité, et le repositionnement de l’Europe vis-à-vis de la Grande Asie se pose avec plus d’acuité que jamais.
 Nous avons choisi de marcher dans la piste esquissée par Valéry : il n’y a pas de destin irrévocable pour l’Europe. Cette liberté de l’Esprit nous permet d’affirmer qu’il n’y a pas de menace que le Peuple européen ne saurait maîtriser. Et c’est bien en cherchant cette liberté qu’on la crée.
Pour une telle recherche, nous avons consacré un thème - et non pas l’ensemble de notre recherche - à la considération des ensembles géopolitiques. Nous étudions par ailleurs l’individu pensant, c’est-à-dire l’Esprit et la Liberté au moyen du personnalisme avec Berdiaeff et Mounier, ainsi que la lutte de la vie personnelle avec la vie sociale, c’est-à-dire la conscience sociale. Nous avons utilisé dans certains travaux une méthode très innovante créée par le L.E.A.P., l’anticipation politique, pour tenter d’élaborer plus efficacement des relations entre le choix individuel, l’évolution de la société, le devenir des peuples. Eclairer le devenir, même d’une vacillante chandelle, vaut mieux que de maudire les ténèbres (2). Cette nouvelle liberté crée une nouvelle zone d’espace que peut parcourir notre intellect. Elle seule peut rendre possible une nouvelle destination, parce que le chemin sera différent.
Nous avons également marqué l’espace des sciences politiques en ajoutant un nouveau minuscule grain de sable au bord du monde - les principes de la Démocratie Agile - là où il n'y avait que le néant. Ce grain pourrait un jour devenir rocher ou montagne. C’est un point d’appui, qui a la particularité de s’adapter à la taille du levier que l’on utilisera. Ce levier pourrait servir de forceps permettant d’accoucher (3) d’une nouvelle Renaissance.
Il ne tient qu’aux peuples européens de l’utiliser, pour créer une nouvelle différence dans le phénomène démocratique, et prolonger le mouvement de l’Esprit européen. Je crois cet apport également diffusible au sein des autres peuples, bien qu’à des vitesses différentes. L’Europe ne possède qu’une respiration d’avance avec l’expérience initiée par le mouvement 5 étoiles ou d'autres initiatives.
Il ne tient aussi qu’aux Européens, et à leurs organisations commerciales et politiques, de surfer résolument la vague porteuse et d’engager des partenariats stratégiques avec les pays BRICS. Que certains le veuillent ou non, le rôle de la Russie dans cette ambition historique est indépassable. L’Histoire de l’Europe ne peut pas s’écrire sans elle. Elle pourrait s'épuiser en s’écrivant contre elle, pour des décideurs insensibles au vent de l’Histoire, et par des peuples Européens restés aveugles, sourds et muets. Cette crise de l’Esprit Européen se terminerait alors en une satellisation politique, au petit cap du bout du monde que mentionne Valéry.

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,

Paul Valéry, Le cimetière marin, 1920.

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(1) Cette proposition est une conjecture car elle reste non démontrée mathématiquement. Valéry ne l’ignorait pas et il veut ici sans doute renforcer la dimension essentielle de sa proposition. 

(2) Comme le disait Lao-Tseu il y a 2500 ans. 

(3) La crise, c'est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître. (A. Gramsci)

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Liens vers les autres parties du thème l'Esprit Européen :
Partie 1
Partie 2 (cet article)
Partie 3
Partie 4